
LA PRIÈRE
Dans les trois chemins que l’Évangile du Mercredi des Cendres nous invite à suivre pendant le carême, la prière est placée entre l’aumône et le jeûne. Ces deux derniers consistent à s’appauvrir, à se « vider » : n’est-ce pas là pour Jésus une façon de nous faire comprendre que la prière ne peut s’enraciner que dans un vide intérieur ? La sainte Mère Teresa de Calcutta le disait bien : « Dieu ne peut rien pour ce qui est déjà plein ; il ne peut remplir que ce qui est vide ». Voilà pourquoi la première condition pour prier, c’est de se désencombrer, et le temps du carême est un temps privilégié pour cela.
« Je ne sais pas prier » : voilà un refrain souvent entendu, y compris chez les disciples de Jésus qui lui demandent : « Apprends-nous à prier » (Lc 11,1). C’est en regardant pas à pas la réponse de Jésus que nous allons essayer de mieux saisir les conditions indispensables pour prier et les différentes formes que peut prendre la prière.
« Retire-toi dans le coin le plus reculé et ferme la porte ». Toute prière doit commencer par cette étape qui était celle de Jésus : « il se mettait à l’écart ; se retirait dans un endroit désert ». Pour nous, cela signifie sortir de soi-même, quitter nos préoccupations du moment, évacuer ce qui envahit tout notre espace intérieur, tout ce qui encombre notre esprit et notre cœur, et même notre corps… Nous fermer aux bruits du monde pour prendre conscience d’une Présence qui nous attendait, qui nous espérait, qui nous accueille : « Ton Père est là, dans le secret ». Et nous laisser bercer par cette présence, nous y abandonner, nous laisser faire : « Je tiens mon âme égale et silencieuse. Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère » (Ps 130). Nous fermer à l’extérieur, mais nous ouvrir à l’intérieur : « Epphata ! Ouvre-toi ! Prête l’oreille de ton cœur ! » Ce peut être une étape difficile ; on peut demander alors l’aide de l’Esprit Saint, selon le mot de saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut ; l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; c’est Lui qui prie en nous » (Rm 8, 26)
Alors, on peut entrer dans le dialogue, en se rappelant que dialoguer, c’est autant écouter que parler. Trop de nos prières sont des monologues. Pourtant, Jésus nous a dit : « Ne rabâchez pas comme les païens qui se noient dans un flot de paroles ». Mais alors, que dire ? Dans le Notre Père, Jésus nous a indiqué toutes les formes que peut prendre la prière.
« Notre Père qui es aux cieux » : prière de contemplation et d’adoration. Contemplation de l’immensité de Dieu, devant un ciel étoilé, par exemple : « Il compte le nombre des étoiles, il donne à chacune un nom : il est fort, il est grand, notre maître ! » (Ps 146) ; ou encore devant un paysage de montagnes : « Les sommets des montagnes sont à lui » (Ps 94) ; ou bien devant une mer déchaînée : « Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le Seigneur dans les hauteurs » (Ps92) ; et encore sous les ombrages reposants d’une forêt : « Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du Seigneur » (Ps 95). Grandeur de Dieu qui n’écrase pas l’homme mais l’appelle à l’adoration : « A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ? » (Ps 8)
La contemplation et l’adoration nous font entrer dans la bénédiction et la louange : « Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur. A lui, haute gloire, louange éternelle ! » (Cantique des 3 enfants Dan 3, 17). Ce sont les trois premières bénédictions du Notre Père : « Que ton Nom soit sanctifié ; que ton règne vienne, que ta volonté soit faite… » Oui, Seigneur, loué sois-tu pour ta sainteté, pour ce royaume que tu construis, pour l’amour dont tu veux entourer chaque être et chaque chose, « sur la terre comme au ciel ». La prière de louange s’exprime souvent par des attitudes corporelles : « Toute ma vie, je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. La joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Ps 62). Elle s’exprime aussi par le chant : « Que tout être vivant chante louange au Seigneur ! » (Ps 150). Qui a dit : « Chanter, c’est prier deux fois » ? (Attribué à St Augustin).
Avec « Donne-nous aujourd’hui… », nous entrons dans la prière de demande, forme de prière à laquelle Jésus lui-même nous a fortement invités : « Demandez et vous recevrez ». Mais nous devons bien comprendre que demander dans la prière, ce n’est pas commander sur Amazon. C’est entrer dans la confiance du petit enfant qui sait qu’il peut tout attendre de l’amour de ses parents et recevoir non pas ce qu’il a demandé, mais ce dont il a besoin à un moment donné. Les psaumes sont un magnifique catalogue de ce genre de demandes. Demande de confiance : « Le jour où j’ai peur, je prends appui sur toi » (Ps 55) ; « Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière ! » Ps 129 ; « Rassasie-moi de ton amour au matin ! » (Ps 89). Demande de pardon aussi, comme Jésus nous l’a indiqué : « Pardonne-nous nos offenses… ». Demande de protection : « Délivre-nous du mal ! ». Demande de libération : « Tire-moi de la prison où je suis ! » (Ps 141). Demande de guérison, de consolation dans l’épreuve… Comme un petit enfant : « Seigneur, tout mon désir est devant toi, et rien de ma plainte ne t’échappe » (Ps 37). Prière qui peut aller jusqu’au cri de colère de celui qui n’en peut plus de souffrir : « Et toi, Seigneur, que fais-tu ? » (Ps 6) ; « Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Debout ! Viens à mon aide ! » (Ps 43)
Cette prière de demande peut être tournée vers les autres : c’est ce qu’on appelle la prière d’intercession : pour un proche, pour un groupe, pour un peuple, pour l’Église, pour le monde entier. Prier pour la justice, la fraternité, l’unité, la paix… Et même, dit Jésus, « pour ceux qui nous persécutent » comme il priera lui-même sur la croix.
Enfin, la prière peut être remerciement, action de grâce, forme de prière là aussi tellement présente dans les psaumes : « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? » (Ps 115) ; « Au matin, j’acclamerai ton amour » (Ps 58) ; « L’amour du Seigneur, sans fin je le chante » (Ps 88). Action de grâce qui se résume en un cri qui traverse toute la bible : « Rendez grâce au Seigneur car il est bon : éternel est son amour ! » (Ps 117). N’oublions pas que le sommet de l’action de grâce, c’est l’eucharistie qui contient en elle toutes les formes de prière.
Jésus était un homme de prière nourrie de la Parole de Dieu. Prendre le temps de s’imprégner chaque jour de cette parole est une haute forme de prière (Lectio divina). La prière de Jésus était aussi alimentée par la rumination des psaumes, ce que la liturgie de l’Église continue chaque jour dans la prière des Heures ; on peut ainsi prier en communion avec les moines, les prêtres et les diacres, par les Laudes chaque matin, les Vêpres ou les Complies le soir. Quant au chapelet, c’est à la fois une prière de contemplation des mystères du Christ sous le regard de Marie, et d’intercession aux intentions de l’humanité. Vous l’avez compris :il n’y a pas qu’une façon de prier. Toute prière est bonne quand elle nous met en relation avec Dieu Père, Fils et Esprit, comme des enfants, car « le Royaume est à ceux qui leur ressemblent » (Mt 19, 14).
